Ovide écrivant Les Métamorphoses, entouré de scènes mythologiques – illustration à l’aquarelle

Cet été, les enfants français sont partis en vacances avec Ovide

Il y a des choix qui surprennent agréablement.

En juin 2026, au moment de quitter l’école primaire, tous les élèves français de CM2 ont reçu un livre à emporter avec eux pendant les vacances.

Pas un manuel.
Pas un cahier d’exercices.
Pas davantage un ouvrage consacré au numérique ou aux compétences du futur.

Les Métamorphoses d’Ovide.

Un texte dont l’auteur est né en 43 avant notre ère.

L’initiative fait partie de l’opération nationale « Cet été, je lis ! », lancée en 2025 et reconduite cette année par le ministère français de l’Éducation nationale. Pour cette deuxième édition, chaque élève de CM2 a reçu un recueil de six récits tirés des Métamorphoses. Les professeurs de français de sixième doivent eux aussi recevoir un exemplaire à la rentrée. eduscol.education.gouv.fr

Et le choix d’Ovide mérite qu’on s’y arrête.

Six histoires vieilles de deux mille ans

Le recueil proposé aux enfants ne contient évidemment pas les quelque 12 000 vers des Métamorphoses.

Six récits ont été choisis :

Écho et Narcisse
Persée et Méduse
Dédale et Icare
Philémon et Baucis
Orphée et Eurydice
Le roi Midas

Le texte a fait l’objet d’une nouvelle traduction destinée à le rendre accessible aux jeunes lecteurs. L’ouvrage est illustré par Alice Chemama et des pages de jeux accompagnent les différents récits. eduscol.education.gouv.fr

Le ministère ne s’est d’ailleurs pas contenté de distribuer le livre. Des lectures intégrales enregistrées par la conteuse Nathalie Bondoux et le comédien Charles Gonzalès sont disponibles, ainsi que les illustrations et de nombreuses pistes pédagogiques. eduscol.education.gouv.fr

Autrement dit, on n’a pas simplement posé un classique dans les mains des enfants en espérant qu’ils l’ouvrent.

On a essayé de leur en ouvrir la porte.

Pourquoi Ovide ?

C’est peut-être la question la plus intéressante.

Pourquoi choisir, pour des enfants d’une dizaine d’années vivant en 2026, un poète latin mort il y a plus de deux millénaires ?

Parce que ses personnages n’ont jamais vraiment disparu.

Narcisse contemple son propre reflet.
Icare veut voler trop haut.
Midas découvre que posséder tout ce que l’on désire peut devenir une malédiction.
Orphée se retourne alors qu’il ne devait surtout pas le faire.
Écho ne peut plus parler qu’avec les mots des autres.

Nous avons changé de vêtements, de villes, de machines et de moyens de communication.

Mais nous reconnaissons toujours ces histoires.

Et nous continuons même à nous servir de leurs personnages pour parler de nous-mêmes.

Lire sans être évalué

Il y a pourtant dans le dispositif un détail que je trouve presque plus intéressant encore que le choix du livre.

Dans ses recommandations pédagogiques, Éduscol demande que la lecture estivale reste une expérience personnelle. Le document destiné aux enseignants envisage différentes manières de rencontrer le livre : lecture complète ou partielle, écoute, lecture partagée.

Et surtout, lors du retour en sixième, l’expérience de lecture doit être valorisée sans être évaluée. eduscol.education.gouv.fr

Voilà une idée assez simple, mais pas anodine.

Un enfant peut rencontrer une grande œuvre avant de devoir répondre à des questions sur elle.

Il peut commencer par aimer une histoire.

Ou seulement un personnage.

Ou une image.

Il peut avoir peur de Méduse, trouver Midas ridicule, plaindre Écho ou se demander pourquoi Orphée s’est retourné.

L’analyse viendra ensuite.

Un livre entre deux écoles

Le choix du CM2 n’est pas non plus fortuit.

Ces enfants viennent de quitter l’école primaire et s’apprêtent à entrer au collège. Le livre doit précisément accompagner ce passage : il est découvert avant les vacances, lu librement pendant l’été, puis peut réapparaître en cours de français en sixième. Les ressources officielles parlent explicitement de la liaison CM2-6e.

Le même livre existe donc dans deux mondes.

Celui de l’enfant en vacances et celui de l’élève qui entre au collège.

C’est une jolie manière de rappeler qu’un livre n’appartient pas nécessairement à l’école simplement parce que l’école nous l’a donné.

Et pendant ce temps, les écrans…

L’opération part aussi d’un constat beaucoup plus contemporain.

Le ministère cite l’étude du Centre national du livre et d’Ipsos publiée en 2024 : les jeunes Français consacrent en moyenne 3 h 11 par jour aux écrans, contre 19 minutes à la lecture de loisirs.

Environ dix fois moins de temps pour les livres. education.gouv.fr

La réponse aurait pu être une campagne supplémentaire expliquant aux enfants qu’ils regardent trop leurs écrans.

La France a choisi aussi une réponse matérielle :

leur donner un livre.

Et pas n’importe lequel.

Un livre rempli de monstres, de dieux susceptibles, d’amours impossibles, de métamorphoses, de désirs insensés, de vols dangereux, de regards interdits et d’êtres humains qui deviennent arbres, fleurs, pierres ou oiseaux.

Finalement, face à un écran, Ovide n’est peut-être pas si mal armé.

Deux mille ans plus tard

Il y a quelque chose de réjouissant à imaginer ces exemplaires dispersés cet été dans toute la France.

Certains auront été lus entièrement.

D’autres seulement feuilletés.

Certains auront voyagé dans une valise, traîné sur une table de cuisine ou passé plusieurs semaines au fond d’un sac.

Peut-être qu’un enfant n’aura lu que l’histoire d’Icare.

Cela suffit peut-être.

Car transmettre une œuvre ne signifie pas s’assurer que chaque enfant en retienne immédiatement la même chose.

C’est aussi déposer quelque part une histoire dont il se souviendra un jour.

Et cet été, entre deux années scolaires, la France a choisi de déposer Ovide dans les mains de ses enfants.

Éduscol — Opération « Cet été, je lis ! » 2026 Ministère de l’Éducation nationale — Cet été, je lis !

En savoir plus sur La Feuille Atelier

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture